Moi j'étais là.
Lui, il était parti, comme tous ceux de son âge, défendre sa patrie. Sa photo trônait sur le buffet.
Moi j'étais là, mais on ne me voyait pas. On ne parlait que de lui, et si j'espérais son retour, c'était un peu pour qu'on me regarde enfin, à nouveau, comme avant.
Mais quand il est rentré, permission de courte durée, grande fête, c'est normal, cadeaux, amour, attention, ne furent que pour lui. Pour lui les biscuits, les confitures... auxquelles je n'avais jamais droit: on les lui gardait toutes. Et pas le droit de me plaindre non plus, encore moins d'être jalouse: « Penses qu'il souffre à la guerre, LUI. » étaient les seuls mots auxquels j'avais droit. Moi, je ne souffrais donc pas.
Mais alors? Ce malaise en moi, c'était quoi? Cette lourdeur au coeur, cette boule à la gorge, ça s'appelait comment?
À la fin d'un maigre repas, encore privée des douceurs mises de coté pour un colis au valeureux guerrier, je me suis mise à pleurer. Je pleurais cette pâte de fruit que j'avais vu ma mère passer l'après midi à cuire et qui, une fois encore me passait sous le nez. J'en aurais pourtant bien eu besoin pour faire passer le goût de la soupe de panais que je détestais.
Pourquoi tu pleures? Saisie d'angoisse, prise en flagrant délit de jalousie, j'ai pourtant eu la présence d'esprit de mentir: « j'ai peur que mon frère ne revienne pas ».
Ça a ému mon père, attendri ma mère, il a proposé une prière, elle est allée couper une fine lamelle de la pâte de fruits convoitée pour me consoler.
J'ai appris l'utilité des larmes et du mensonge, grâce auxquels enfin on me voyait, enfin je revivais!
17 juillet 2011