Fatigant, épuisant, tous ces efforts à faire pour exister, pour être dans vos pensées, pour n'être pas oubliée, ou simplement sollicitée, appréciée, aimée. Je préférerais être fatiguée par ce que je fais plutôt que par ce qui me manque à être! J'ai l'impression de devoir ramer sans cesse, juste pour me maintenir à flot, même pas pour avancer; alors que je rêve que la vie soit caresses de vagues qui me déposeraient sur des îles de tendresse, courants chauds qui me porteraient en pays de bonheur, souffles harmonieux qui me transporteraient d' éternels enthousiasmes.
Ramer, ramer, juste pour ne pas couler, juste pour exister, et n'avancer à rien, stagner; puis écoper pour endiguer l'angoisse qui tente de submerger la frêle embarcation. Seule à la barre, aux rames et à l' écopage... normal d'être fatiguée. Navigatrice solitaire, si je m'assoupis, je prends le risque de virer de cap, de me perdre, ou pire, de chavirer. Alors chaque jour, seule, j'accomplis tous les rôles, je rame, je tiens la barre, je hisse les voiles, j'écope; et chaque matin, tout est à refaire, car pendant la nuit, ma barque a fait le tour de la terre et je me retrouve, fourbue, au point de départ.
Baisser les bras? Lâcher les rames? Laisser les voiles se gonfler à leur guise? L'eau sale de l'angoisse faire des flaques au fond de la barque? M'y noyer? Me noyer au fond d'une barque ivre?
C'est quand vient une tempête, qu'enfin se justifient les efforts que je fais pour maintenir le cap, qu' enfin j'ai déraison de mon énergie. Comme l'enfant geignard que l'on gifle, « comme ça tu sauras pourquoi tu pleures! », je sais enfin pourquoi je suis fatiguée. Les vents contraires contrarient mes projets, toute mon énergie tend vers mes horizons, évitant les récifs, abordant les îlots charmants, stimulée, je remonte le courant! Il est là mon Ulysse, mon Héros, il regarde impassible la mer faire le gros dos, il fixe sa cible, là, derrière nuages d'orages, passe chaque île au crible de ses critères sévères. La Reine l'armatrice lui a fournit ses armes, il n'est aucun bouffon pour lui faire la leçon, gros temps ou pas, la belle affaire, il est temps pour lui, de jeter l'ancre à la mer. Hardi mon héros! Il noie Sisyphe dans le jus de sa propre angoisse au fond de la barque. L'avenir est dans ses mains, il tourne les vents à son avantage, il sait tirer parti d'un repos sur un iceberg, il laisse les sirènes, leur sérénades sont vaines, et sait garder le cap, le regard droit vers l'horizon. De tout cela, nulle fatigue ne ressent.
Mais quand se calment les éléments, encore un petit effort, s'il te plait, mon héros, n'abandonne pas si vite la partie, au prétexte que tu ne pourras plus faire démonstration de ton énorme courage, reste près de moi, regarde, il faut maintenir Sisyphe en respect, il n'attend que l'accalmie pour sortir de son trou et venir me chanter que tout est vain d'un seul coup. La bravoure n'est pas moindre, moins spectaculaire, c'est tout, à ramer sur le lac calme comme un miroir, qu'à défier les cieux et les flots déchaînés. Reste près de moi, j'ai besoin de toi aussi aux temps calmes, trop calmes, si calme que parfois, épuisé de faire la planche dans une mer sans histoire, on se noie. Reste près de moi, juste pour souffler doucement sur ma vie, une petite brise, un élan qui me sortirait de l'immobilité.
16 juillet 2012
via el mundo: la marée haute