Une fin heureuse
La maison est étroite, à peine la surface d'une petite pièce au sol, mais de nombreux étages, comme un immeuble de ville. Elle est posée, seule, sans voisins, au bout du village, au fond d'une impasse, l'un de ses murs collé à la colline. La caméra zoome et la façade s'efface. Au rez-de-chaussée, une femme pleure en épluchant des oignons, devant elle, une montagne de pommes de terre, coupées en gros cubes, et des poireaux, encore entiers. Dans un coin de la pièce, deux bébés s'échangent leurs sucettes assis sur une couverture qui les isole du carrelage. Au premier, une pièce fait office de salon, affalés devant la télévision, deux ados. Au second, deux enfants se chamaillent pour des feutres éparpillés sur le plancher d'une chambre. Au troisième, une autre femme refait les lits d'une pièce dortoir aménagée dans le grenier.
Zoom sur cette femme. Elle se penche péniblement sur le lit, enlève les draps, tente de retourner le matelas. Des vêtements et des jouets jonchent le sol, des chaussettes pendent des poutres. Elle soupire. Quand les deux enfants surgissent dans la pièce en hurlant, portant sur leur visage des masques africains qu'ils viennent de confectionner, elle hurle à son tour, elle crie que s'ils ne veulent pas ranger leur bazar eux même, au moins qu'ils sortent, et la laissent œuvrer tranquille. Les gamins redescendent l'escalier en pleurant et y croisent les pères, revenus de faire le plein d'essence des voitures. Les pères déboulent à leur tour au troisième étage et admonestent la femme, celui qui est son mari, plus vivement que l'autre.
-Pourquoi tu leur cries dessus quand ils jouent? Ils ont fait preuve de créativité, d'imagination, et toi tu les rabroues...
-Vous étiez où?
-Tu le sais bien, mettre de l'essence.
-Tout ce temps là?
-On s'est arrêté prendre l'apéro, on a bien le droit de se détendre, non?
-Faut rendre les clés à midi, il est moins vingt, rien n'est commencé, et les gamins courent partout, redéfont tout après moi...
-on va les emmener faire un tour...
-c'est ça...
C'était le dernier jour d'un week-end prolongé. Deux couples d'amis avec trois enfants chacun se sont dit -se serait sympa de louer un truc ensemble, les gosses joueraient, nous on pourrait bavarder, se reposer un peu. Pendant quatre jours les femmes avaient fait les repas. Celle qui épluchait en ce moment au rez-de-chaussée tenait à ce qu'ils soient équilibrés, les enfants devaient manger de la soupe à chaque repas. Elle avait passé ses quatre jours à la cuisine, et même là, malgré l'urgence et la charge de travail, elle avait refusé la proposition de manger des sandwichs, les enfants auraient leur soupe-maison. L'autre femme, celle qui faisait les lits, avait donc surveillé les bébés et les enfants tout le temps. Les hommes avaient emmené les ados une fois en balade et un matin à la pêche. Le reste du temps ils avaient bavardé, pris l'apéro ou regardé les matchs à la télé. Ce n'était quand même pas de leur faute si c'était justement la coupe du monde en ce moment!
Douze coups sonnent à l'horloge de la cuisine. L'éplucheuse jette les légumes dans l'eau bouillante. Elle demande un délai au propriétaire qui, ponctuel, vient de sonner à la porte. Magnanime et attendri par l'argument diététique -non, non, il ne les forcerait pas à emmener leur progéniture au mac-do, il accepte de revenir dans une heure. Dehors, le jardinier allume la tondeuse.
-Ça ne vous dérange pas? Vous n'utiliserez plus le jardin?
-Non, non, tout est prêt, dès que la soupe est cuite, je la mets dans la thermos et on s'en va, on mangera dans un champs, ne vous inquiétez pas.
Sous les combles, la femme se penche vers le dernier des lits à retaper. Elle ramasse les jeux et les livres oubliés en dessous par les ados. Elle n'est pas montée dans leur chambre durant tout le séjour, ils se couchaient plus tard qu'elle, après le film à la télé, en même temps que les pères; tandis qu'elle s'écroulait épuisée à l'étage des bébés qui ne s'endormaient qu'après avoir calmé en pleurant l'excitation due au changement de lieu et d'habitudes.
Elle tire les rideaux que visiblement les ados n'ont pas ouverts une seule fois et découvre le paysage. Par une fenêtre on voit le jardin où s'affaire le jardinier, et, comme posées au bout du pré, les montagnes, hautes, escarpées, majestueuses, mais assez lointaines pour ne pas obscurcir la vallée. Par l'autre fenêtre, celle du mur presque collé à la colline, elle pourrait, en l'ouvrant et se penchant un peu toucher la pierre...
Elle ressent une sensation d'oppression, la montagne du bout du pré semble se rapprocher, celle du flanc de colline obstrue la fenêtre. Coincée, elle se sent coincée dans la pièce, dans cette étroite chambre, il ne reste plus que l'escalier, mais plein du souvenir de la récente remontrance des deux hommes, il lui semble condamné. L'angoisse monte et soudain tout devient sombre et s'efface.
Dans le noir sur fond musical, une voix-off, en monologue intérieur: « Suis-je si coincée qu'elle dans ma vie? Non, car moi il me suffirait d'un mot pour me sortir de ma situation. Mais ce mot, non, je ne souhaite pas le prononcer, je suis donc libre, librement coincée dans mon impasse. »
-Ohé, Cathy, tu dors depuis longtemps? T'as pas vue la fin alors!
-Oui, je crois que je me suis endormie, j'ai même rêvé, ça parlait dans ma tête, mais de toutes façons, je n'aime pas les fins, en général, je ne les retiens pas, c'est rare qu'elles correspondent à ce que j'aurais eu envie qu'il arrive.
-Celle là t'aurait plu.
-Vas-y, raconte!
-Tu t'es endormie quand?
-Quand elle regarde par la fenêtre en refaisant les lits et qu'on voit l'espace rétrécir autour d'elle.
-Ah, d'accord, tu as presque tout vu alors, sauf la scène finale. Venez! Je raconte la fin à Cathy autour d'un café, c'est ma tournée. Lance-t-elle au groupe d'amies venues ensemble au ciné.
« Donc, elle regarde par la fenêtre, elle regrette de n'avoir pas eu le temps de faire une promenade dans la montagne, ni même de prendre une photo de ce paysage. En bas dans la cour, les voitures sont chargées, les enfants attendent, les maris sortent la carte routière, l'autre femme quitte la maison avec sa thermos de soupe. Alors, par la fenêtre du coté, elle voit, le long des rochers, une via ferrata qui court le long de la roche. Elle enjambe la fenêtre, attrape le premier crochet et commence à escalader. Bientôt elle rejoint un sentier de chèvres qui arrive au bout du jardin. Là, le jardinier laisse sa tondeuse, sans même éteindre le moteur il la prend par la main, et ils partent ensemble sur le chemin qui mène aux montagnes à l'horizon. La caméra reprend de la hauteur, on les voit eux, tout petits, se diriger vers la liberté, et dans la cour, devant la maison, les deux voitures pleines de bagages, de maris et de marmailles qui klaxonnent pour l'appeler. Ça fini comme ça. »
-Oh tu as raison, j'aurais adoré voir cette fin! Et tu racontes drôlement bien, mais la prochaine fois, pince-moi si je m'endors!
En aparté, une des amies demande à la raconteuse:
-Mais pourquoi tu lui as raconté ça? C'est nul!
-Attends, après ce que Cathy a vécu, je n'allais quand même pas lui dire que la femme se jette par la fenêtre de désespoir, quand même! Si elle s'est endormie pour ne pas voir la fin, il y a sûrement une raison, mais maintenant, nous toutes, il faut assumer: le film finit bien, ok?
alegria danielle messia