-Martha! Martha! C'est extraordinaire!
-Quoi? quoi? Calme toi, pose toi, qu'est ce qui t'arrive?
-Il m'arrive que j''ai réussi à rencontrer le Maître du Temps, mais ce n'était pas le Maître du Temps, anonyme et indéfinissable, c'était quelqu'un de réel: le père de l'homme que j'aime, je l'ai rencontré en pensées, je te jure, c'est vrai... tu me crois?
-Bien sur que je te crois, viens, je t'emmène boire un café, tu me raconteras tout ça.
-Boire un café? Mais la buvette est fermée l'hiver, où veux-tu m'emmener? Je ne veux pas marcher des heures tu sais! Je n'ai pas ton endurance!
-Qui te parle de marcher?
-Oui, tu as raison, il y a ma voiture, mais d'habitude tu ne veux pas y monter, pas de moteur, pas polluer...
-Viens, c'est moi qui te conduis, et t'auras pas à marcher, promis.
-Tu conduis! Toi! Depuis quand?
Martha entraîna Yousra vers le parking des thermes et s'installa au volant d'une voiture.
-Depuis combien de temps n'es tu pas venue me voir?
-Heu... quatre mois je crois.
-Alors, c'est bien suffisant pour passer le permis, surtout que j'avais commencé les leçons bien avant.
-Et tu ne m'avais rien dit!!
-Tu crois vraiment que je te dis tout?
-Et où me conduis tu?
-à Ganties.
-à Ganties? pourquoi?
-et pourquoi pas.
-et pourquoi pas... effectivement.
Arrivées à Ganties, Yousra une nouvelle fois s'inquiéta,
-mais il est fermé ton bistrot! il n'y a personne ici!
-mais si regarde...
Dès que la clochette de la porte eut tinté, les hôtes du lieu vinrent les accueillir.
Cet événement avait sur le moment occulté la grande nouvelle que Yousra avait envie de partager avec Martha, mais lorsqu'elles furent installer au chaud dans le café, elle put tout lui raconter, calmement.
C'était une nuit de lune pleine, une nuit d'insomnie. Pour retrouver le sommeil elle s'était dit qu'une petite visite au Maître du temps ne pourrait pas nuire, au moins ça la détendrait. Elle avait la tête pleine de questions à lui poser, sa vie traversait une zone de turbulences.
Arrivée devant le Maître du temps, elle le bombarda de ses interrogations: comment aimer sans se perdre, sans se sacrifier, comment aimer vraiment, dans le respect de la liberté de celui qu'on aime, et... de sa propre liberté. Que faire de ces rêves insensés qui n'en finissaient pas d'agoniser?
-Oui je sais Martha, je n'étais pas en de bonnes dispositions pour rencontrer le maître du temps, et encore moins pour recevoir ses réponses, c'est peut être pour ça qu'il m'a envoyé quelqu'un de plus proche de notre fonctionnement humain, quelqu'un de faillible, comme nous, quelqu'un qui avait souffert et fait des erreurs. Puisque toutes mes questions concernaient mon aimé, il m'envoya son père, la pensée de son père.
-Et que vous êtes-vous dit?
-C'est peut-être un peu secret, répondit Yousra avec un sourire plein de douceur. Mais déjà, je l'ai remercié, de lui avoir donné naissance, sinon, ma vie aujourd'hui n'aurait pas de soleil! Puis... tu sais, je ne l'ai pas vu qu'une seule fois. À chaque fois que je ressens l'angoisse qui serre ma gorge, j'ai l'impression que c'est un moment propice à une rencontre, comme si une pensée amie cognait à la porte. Alors une fois, moi je lui ai demandé de libérer mon aimé de la mission de réparer le passé qu'il s'était assignée, et, tu sais ce qu'il m'a répondu, son père, quelques jours plus tard?
-Non, je ne sais pas.
-Il m'a dit: et toi, Yousra, libère le de tes rêves!!
Jamais je n'avais imaginé que mes rêves puissent l'enfermer!
-Alors qu'as tu fait?
-Je lui ai parlé.
-à son père?
-Non! à Am..., à Lui, à mon aimé!
Devant l'hésitation de Yousra qui avait failli se trahir, Martha avait réprimé son sourire, et fait celle qui ne s'était aperçue de rien. Il lui fallait de plus en plus souvent faire la sourde aux allusions de son amie, un jour, il faudrait oser les mots, oser l'orage, pour ne pas se noyer dans les non-dits, mais un jour, pas aujourd'hui. Yousra avait encore trop de chemin à faire pour comprendre Amray, il ne fallait pas la perturber plus que nécessaire.
-Et...
-Et il m'a enfin dit qu'il ne partageait pas mes rêves, sans se cacher derrière la raison, il m'a dit sa non-envie.
-ça a dû te faire mal?
-Non! ça m'a libérée, tu comprends, je ne peux plus rêver un rêve qu'il ne partage pas! Je suis enfin guérie de mon rêve! Reste à l'en libérer lui...
-C'est pas risqué?
-J'y ai pensé, je l'ai même confié à son père, je n'ai jamais autant pleuré toute seule juste sur des pensées: s'il me dit un jour qu'il ne veut plus m'aimer d'amour, parce qu'il a besoin de cohérence, j'accepterai, je m'adapterai, je trouverai toujours un chemin pour l'aimer, autrement, mais cet amour plus fort que moi, dont je me sens dépositaire malgré moi, n'aura pas de fin.
Ça te laisse pensive...
-Chut... n'ajoute plus rien... regarde seulement.
Tout en parlant elles étaient sorties du café, et depuis la route enneigée, elles regardaient en silence le soleil se coucher sur le Cagire. Lorsqu'il fut couleur de nuit, elles n'étaient plus seules sous la lune et Martha qui avait toujours espéré rencontrer sa mère lors de ses visites au maître du temps, se prit à rêver, sans pour autant jalouser l'expérience de Yousra, de pouvoir un jour en faire autant.
20 12 2010
La légende de Martha (dans l'ordre chapitres 1 à 19)