Nous avancions depuis longtemps déjà, nous les voyions depuis un moment grandir à l'horizon, mais nous n'imaginions pas qu'elles nous barreraient sitôt la route: les montagnes. Hautes, escarpées, infranchissables. L'obstacle absolu.
Renoncer? Alors que depuis toujours la légende promettait derrière elles la liberté?
Il y avait une solution, il y a TOUJOURS une solution. Une solution? Non, des solutions. Pourquoi n'y en aurait-il qu'une?
Pour augmenter nos chances de trouver l'une d'elles, nous décidâmes de nous séparer. Stan se mit donc à arpenter vers l'est dans l'espoir de trouver un contournement de l'obstacle, tandis que je m'installai dans la plaine, face au défi posé. Avant de chercher, il me fallait faire de la place en moi pour la solution qui émergerait. Si ce contre-temps était là, il n'y était pas sans raison. Sans chercher toutefois à percer le mystère des finalités, je pris le parti de ne pas la traiter en ennemie, et à la regarder ainsi, cette contrariété, soir et matin, jour et nuit, je finis par me prendre de tendresse pour elle.
Stan déboula un après-midi, surexcitée, "j'ai trouvé!, j'ai trouvé une percée! un tunnel! Je cherchais l'endroit où la montagne cesserait, et j'ai trouvé mieux, un tunnel, qui la traverse, viens! suis-moi! je suis revenue te chercher!".
Non, je ne voulais pas venir. C'était sa solution. Je l'ai grandement remerciée de ne pas m'avoir abandonné et d'avoir perdu du temps et de l'énergie pour revenir sur ses pas me chercher, mais non, cette solution ne me convenait pas, vraiment pas.
-Mais ne fais pas le fier! Cria Stan. Je ne te reproche même pas d'être resté là sans rien faire , à te reposer tandis que je me démenais pour nous sortir de là. Il n'y a pas d'autre solution, une chance comme ça on n'en trouve qu'une fois, fais moi confiance, je suis plus âgée que toi, plus expérimentée, suis moi!".
Non, cette solution ne me convenait pas et je n'avais pas envie de lui dire pourquoi. Lui avouer que m'enfermer dans ce tunnel m'angoissait aurait été révéler ma faiblesse. Je préférais paraître fier en m'abstenant de toute justification. Stan eu beau insister. Peut-être aussi avait elle envie que je l'accompagne afin de ne pas s'engouffrer seule sous la montagne. Mais non, même pour l'accompagner, je ne pouvais pas vaincre la terreur que m'inspirait la perspective de traverser ce tunnel. Stan m'a donc laissé partit à regret, non sans me menacer du pire et surtout de ne jamais arriver de l'autre coté, et je me suis dirigé vers le flanc de la montagne.
À nous deux. À nous deux, pensai-je. à nous deux, mais pas contre toi, je ne veux pas t'affronter comme une ennemie, je veux faire avec ce que tu m'offres, te prendre à bras le corps, m'adapter à tes possibles. Devant moi débutait un sentier sur lequel je fis mes premiers pas.
Il montait, escarpé, m'imposant un effort auquel les longues marches en plaine ne m'avaient pas habitué. Pourtant je suis monté, jour après jour, pas après pas, seules les saisons me restaient comme repère du temps qui s'écoulait. Parfois je pensais à Stan, où était-elle? N'avait elle pas raison? Peut être était elle déjà de l'autre coté, au pays de la liberté?
Un jour j'arrivai sur un plateau, même si je savais que je n'étais pas au bout de mes peines, puisque la frontière ne pouvait être atteinte avant le sommet, cet espace plat allait me permettre de me reposer un peu, et j'en avais grandement besoin. L'abri d'un chalet semblait m'indiquer que la providence approuvait mon besoin de faire cette pause, je m'y installai pour la nuit.
Au matin le plateau était recouvert de neige, les sentiers étaient devenus invisibles, impossible de savoir quelle direction suivre pour aller vers le sommet, et à cette altitude, la neige risquait de s'installer pour longtemps. J'avais souhaité une pause, mais pas si longue! Il me fallait une solution pour continuer à avancer, même hors des sentiers balisés, j'étais bien déterminé à avancer, mais comment faire lorsqu'à chaque pas on s'enfonce dans la neige?
C'est une vieille paire de skis de fond, abandonnée dans un coin du refuge qui me permit de repartir, encore plus libre qu'avant, puisque je devais maintenant créer le chemin, à partir de rien, au lieu de me contenter de le suivre. Lorsqu'on espère la liberté, est-on conscient de l'angoisse qu'il peut y avoir à être totalement libre?
Une fois le plateau traversé, le printemps était de retour, et la fonte des neiges mit à nouveau à découvert les sentiers balisés par les pas de mes prédécesseurs qui permettaient d'accéder au col. Une fois au sommet, il me suffirait de suivre les chemins qui descendaient, sans y être déjà, les paysages que je verrai seraient déjà ceux de la liberté.
Mais Stan? Où en était-elle de sa progression dans l'obscurité de son tunnel? Si elle en avait atteint le mi-chemin, elle pouvait avoir traversé la frontière sans même le savoir et être déjà, avant moi, au pays de la liberté, mais dans le noir.
JiM, le 27 mars 2011