-Je vais vous dire la mémoire, si la montée n'est pas trop noire, si les mots ne vous font pas peur, même porteurs de douleurs. Si vous voulez bien monter avec moi, étape par étape je vous conterai la vie du vieux Victor. Victor mains de bois, on m'appelle au village. Parler en marchant, c'est plus de mon souffle, plus de mon âge, quand on va vers le siècle, aussi, si vous le voulez bien, s'arrêtera t-on en chemin, pour écouter cette histoire.

 

Ainsi parlait Victor, presque centenaire, courbé sur son banc, la main gauche appuyée sur une longue canne très ouvragée. Le petit groupe de promeneurs qui commençait la balade le connaissaient bien. Souvent il leur parlait un instant, mais ce jour là il semblait vouloir les suivre.

 

-C'est pas raisonnable Victor, on en a pour quatre heures, ça monte rude... essayait d'argumenter une des randonneuse, puis ton histoire on la connaît!

 

-Je veux monter, une dernière fois, tant que je m'en sens encore la force, je sens que quelque chose dans la forêt m'appelle, aujourd'hui. Quelque chose dans le vent et la bruine me porte au souvenir. Si vous avez peur que je retarde votre marche, j'irais seul, tant pis, et je parlerai à mes arbres. Ils furent souvent plus chaleureux avec moi que les humains.

 

Une fois assuré qu'il serait de la montée, Victor se leva, tendit sa longue main droite noueuse vers la trouée, la gauche toujours appuyée sur sa canne. Et il se remit à parler comme un livre, de cette voix profonde qu'il n'avait que lorsqu'il racontait, et qui semblait venir d'au delà de lui.

 

-Le panorama est dégagé en face du banc. Vous souriez, étonnés qu'au travers du brouillard je puisse voir! Ma mémoire est ma vue, à l'âge où je suis rendu. Alors pour vous, amis, je peux peindre sur la brouillasse un paysage de rêve. Je peux vous dire les deux lacs, le bleu et le noir, en face, et la montagne derrière. Mais je ne vous dirai rien du temple de l'argent. Pour le bonheur de mes souvenirs, ma vue s'est éteinte avant, et je ne sais nullement à quoi il ressemble.

 

Tous les jours je monte là. C'est le plus loin que je puisse aller seul maintenant. Quand je ne pourrai plus monter, je sais que ma vie prendra fin. Chaque jour je m'assois là, j'écoute passer. Il y a les chasseurs, motorisés maintenant. Avant je saluais chacun, je les accompagnais quelques temps. Maintenant ils m'asphyxient au passage, et ne me voient même plus, je crois. Parfois arrivent péniblement quelques vieux, moins que moi, sortant de la forteresse, surtout aux jours de visite quand la famille bienveillante se met en tête d'aérer mamie, avant de repartir vers la ville et l'oubli.

 

Victor se mit en marche, et en silence nous l'avons suivi. Nous veillions, attentifs à ses pas, mais il connaissait les lieux mieux que nous, et s'aidait de sa canne pour les obstacles ponctuels. Parfois il s'arrêtait, humait le vent, reprenait son souffle, ou caressait le tronc d'un arbre et repartait sans rien dire. Nous progressions à son rythme, étrange procession.

 

Arrivé au champs il s'arrêta.

- Ce champ était à moi. J'ai du le vendre. Regardez comme il est beau, ces teintes douces de verts et de jaunes, malgré le brouillard. Là bas, dans le coin, je sais que les chasseurs qui l'ont acheté font pousser du maïs, pour attirer les bêtes, et ça marche, je suis sûre que vous verrez  des traces au sol. La ruine de la bergerie est là. Parfois je rêve, j'imagine qu’une famille vient vivre là, avec des parents, des grands-parents, et des enfants qui jouent au ballon dans le pré. Mais qui voudrait vivre ainsi, sans électricité? Moi j'ai pas eu d'enfant, quand j'ai vu ce que les hommes faisaient subir à la terre et à leurs frères -j'ai vu toutes les guerres de ce siècle- j'ai pas voulu de rejetons.

 

Victor se tut, ses doigts fins suivirent les tracés gravés sur sa canne, comme on égrènerait un chapelet. Il semblait perdu dans une étrange prière. Puis, sans prévenir il s'écria:

-Bon, on y va, faut toujours aller de l'avant! Faut avancer, on peut pas reculer. Même quand devant nous est la frontière, qu'on doit la franchir sans espoir d’autre vie, avec la peur, et les regrets de ce qu'on laisse... pas le choix, avancer.

 

Comprenant trop bien de quel cheminement il parlait, nous l'avons suivi, silencieux.

 

Peu de temps avant le grand hêtre, il allongea le pas. Nous le laissâmes nous distancer. Peut être voulait il nous prouver qu'il était encore le plus vaillant? Lorsque nous sommes arrivés, il était collé au tronc de l'arbre majestueux qu'il étreignait. Il le caressait comme on caresserait le buste d'une femme, sa joue collée à l'écorce. Mais quand il nous entendit venir, il recula d'un pas, se campa fièrement près de l'arbre, une main sur le tronc, l'autre sur sa canne, hiératique. Un oeil attentif aurait vu la larme discrète qui suivait les chemins de rides de son visage buriné. Il se remit à parler:

 

-La première fois que je suis venu ici, c'était avec mon grand-père. C'était un homme doux et chaleureux, il passait des heures à m'apprendre la forêt, à me dire les noms des plantes, à m'enseigner les moeurs des animaux... La première fois qu'il m'a emmené en forêt, j’étais tout gosse, je tenais à peine sur mes jeunes jambes, il a fait les présentations:

 

-tu vois, m'a t il dit, cet arbre c’est un hêtre, ça, tout le monde peut le savoir, mais moi je vais te dire son petit nom. C'est le Hêtre de Mireille. Pourquoi il s'appelle comme ça? Même moi je ne le sais pas vraiment, il court diverses légendes. Peut-être une femme du village, qui l'aimait particulièrement, et qui venait méditer au pied de son feuillage accueillant. Ou alors... va savoir, peut-être une jeunette qui donnait là rendez-vous à son galant?

 

-L'arbre, je te présente Victor, avait dit le grand-père. Et de ce jour Victor s'était senti appartenir à une famille.

 

-Quand j'étais môme, continua Victor, je venais souvent là, la nuit, et j'attendais Mireille perché dans les branches du hêtre. Des nuits j'ai passées là, accroché, luttant contre le sommeil. Ma grand-mère croyait aux fées, moi j'attendais ma fée Mireille. À l'âge où les jeunes courent les bals, je venais encore ici, espérer ma princesse...

 

Regardez comme je fais corps avec, s'anima soudain le vieillard, en moi circule sa sève! Cette canne, c'est une de ses branches, il m'en fit don, un jour, pour soutenir mes derniers pas, du tronc à la canne, son énergie me traverse. En avant!!

 

Mais le plus dur attendait Victor, et ses jambes n'avaient plus l'enthousiasme de ses mots. Pour monter ce raidillon nous avons du le soutenir. Loin d'en être humilié il nous dit avec un sourire coquin:

 

-c'est agréable à mon âge, de pouvoir encore marcher au bras d'une femme!

 

Aux passages difficiles, ses mains s'agrippaient aux nôtres, et nous pouvions sentir leur texture végétale, mais aussi leur douce chaleur.

 

Forêt domaniale de L., lui ne vit pas le panneau mais reconnut l'endroit. De ces bois il connaissait chaque souche, chaque recoin. La forêt, il l’avait vue dans tous ses états, été comme hiver, sous la pluie ou la tempête. Ses vieux doigts savaient toutes les écorces, toutes les ronces. Il se figea, se tourna en direction du village, en contrebas.

 

-Si j'ai attendu en vain la fée de la forêt, je ne suis pas resté sans aimer.

 

Un jour où l'autre, on perd un amour, un frère, une mère, un compagnon de toujours,

 

Quand on y pense, on s'y prépare, parfois, ça donne franchement le cafard.

 

Se réveillent alors un matin, d'un seul coup tous nos chagrins

 

Tous ces petits deuils du quotidien où notre amour a fleuri pour rien.

 

Ce sentiment maintenant jeté au vent, plus rien jamais ne nous le ramènera.

 

Quand enfin tu prends conscience de ça, tu acceptes tous les cadeaux de la vie,

 

Sans chercher si tu les mérites ou pas...

 

Tout en disant ces mots dont on ignorait s'il en était l'auteur ou s'il les avait appris par coeur, il laissait ses mains parcourir les broussailles, il y choisit une ronce rouge, éclatante tâche de couleur sous le crachin, en cueillit une branche de trois feuilles, sans paraître se piquer, et se remit en chemin.

 

C'est au refuge, autour d'un feu de braises laissé par les chasseurs, qu'il nous conta le secret de ses mains de bois.

 

-Vous croyez connaître tout de mon histoire, vous pensez que je ne suis qu'un vieux radoteur qui abuse de votre gentillesse pour ne pas se balader seul. Ce que je vais vous raconter maintenant, personne ne le sait, vous seuls en aurez la mémoire.

 

C'était à la moitié de ma vie. Depuis longtemps déjà, j'étais connu pour mon talent de sculpteur. Je faisais des sabots, des boites, toutes sortes d'objets, des statuettes aussi. Je me promenais souvent à la recherche de branches, de morceaux à tailler, et parfois même je restais à travailler dans le bois. J'étais ici même, à la croisée des trois forêts, assis sur un tronc couché, occupé à tailler la branche qui deviendrait cette canne. Je savais qu'un jour j'en aurai besoin pour soutenir mes pas, mais j'ignorais qu'elle servirait aussi à remplacer mon regard. J'ai bien fait d'y graver mes souvenirs, mes espoirs, je les parcours de mes doigts, dans les moments de doutes, de désarrois.

 

Alors j’étais là, quand est venu Gustave, Gustave le jeune, de S. Il m'accusait de retrouver sa soeur au refuge, de la déshonorer. L'était armé de son fusil de chasse, menaçant. J'ai dit non, ta soeur je l’ai pas touchée. Il ne voulait pas me croire, mais il avait peur quand même, c'était pas un homme capable de tuer. Il a posé son fusil, s'est approché, j'ai pas bougé. Il m'a juste bousculé, m'a poussé à l'épaule, mais dans ma chute je me suis taillé le pouce avec mon couteau, que je n'avais pas lâché. Mon sang a coulé d'une profonde entaille. Ensuite est resté un sillon dans mon pouce, une cicatrice, et je pense que c'est à force de tenir mon poing crispé sur ma canne que mon sang et la sève se sont mêlés. Toujours est il que de ce jour mes mains se sont lentement transformées. Au fil des années elles se sont affinées, allongées, sont devenues sèches et dures. Parfois, au printemps, un bourgeon pointe sur mes doigts, mais jamais il n'éclate et aucune autre branche n'a jamais poussé, heureusement.

 

Ça m'a fait drôle au début, j'ai vu des médecins.  Rhumatismes, tu parles! Et pour ma peau dure comme écorce et crevassée, le dermato a aussi trouvé un mot, que j'ai oublié. Des mots, mais pas de remède, et ça se veut science ! Puis je me suis habitué, quand on ne peut rien y faire, faut faire avec. Près de cinquante ans que je vis avec ces mains là, je ne me rappelle même plus de mes mains d'avant.

 

Devant la cheminée rougeoyante il étendit ses mains, à distance du feu pourtant. Nous nous interrogions tous, s'enflammeraient elles comme sarment trop sec, s’il s’en approchait trop? Elles étaient noueuses comme un vieux cep de vigne, torturées comme un bonzaï, mais pourtant encore agiles.

 

-Je vous le dis maintenant, que je vous tiens tous témoins et au chaud, continua Victor: mon dernier souffle venu, je ne veux point de vos cimetières, je veux reposer là, sans boite, à même la terre, prendre enfin racine en ce lieu riche de tant d'histoires, et qu'enfin mes mains puissent laisser leurs bourgeons croître.

 

Et Victor s'était assoupi, les mains sur les genoux, le menton sur la poitrine, face au feu.

 

Nous étions en train d'organiser le retour: un groupe resterait avec lui, qu'il ne soit pas seul à son réveil, un autre irait rapidement chercher un véhicule tout terrain pour redescendre Victor; quand il releva la tête et s'écria:

 

- Allez, en route, il ne faut pas que la nuit nous surprenne ici!

 

La descente fut rapide, bien que retardée par quelques chutes dans la boue des chemins, rendus glissants par le passage des véhicules tout terrain. Seul Victor ne tomba pas, son pas déjà tenait à la terre.

 

Arrivé au banc, il voulut s'y asseoir. Le brouillard étant tombé en pluie, la vue était maintenant dégagée sur la vallée, mais nous ne lui en avons rien dit.

 

-Allez-y, nous dit-il, rentrez, je vous ai donné ma mémoire et celle de ces lieux, maintenant je veux seul, profiter jusqu'au dernier des instants de ce jour...

 

 

  23 janvier 2007                

 

mercis:                                                                                

à Mireille pour les décors,                                      

à Lucille et Gwenaël pour l'étoffe du vieux Victor.

 

 

 


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