Coupable! Coupable en action, en pensées! En pensées? Sinistre blague. Comment peut on avancer pareil mensonge? Funambule a essayé, comme chacun, de faire advenir le bien, la paix, la douceur pour le monde, par la force de ses seules pensées. Pour quel résultat! Pas assez concentré? Jusqu'à l'éblouissement, l'étourdissement, la concentration, et par le monde, tant d'illuminés y consacrent toutes leurs énergies, en vain. Alors... aussi impuissantes au bien qu'au mal les pensées, tant qu'elles restent otages de nos cerveaux.
Leur seul pouvoir est résonance sur les murs de l'immeuble, ondes qui nous rendent doux, sensibles, réceptifs, ou agacés, énervés, agressifs. C'est le seul pouvoir des pensées: influencer notre rapport aux autres, déterminer la nature de l'interface entre le monde et nous. Mur de plexiglas froid, lisse, muet, ou haie fouillis abri et passage, nos pensées créent les limites de notre moi. Jamais une frontière n'a été coupable de quoi que ce soit, adressez vous plutôt au douanier, c'est lui l'exécutant qui contrôle et refoule!
Alors pensent, pensent, petits funambules, pensent et vers les étoiles de la piste s'élancent. Libres. Trapézistes qui sur la voie lactée se retrouvent, chaque nuit intense, nous vivons tous sous les mêmes étoiles, innombrables, comme elles, depuis que le monde tourne, soleils, chacun tente d'attirer à soi... pour briser le huis clos.
Il se passe toujours plus que l'instant. Il y a l'instant et ce qui se passe dans la tête de l'autre, et dans la notre, conjonction de silences, lourds de sens.
Il lui dira jeune Bilboquet, il parlera à funambulette, car il en fera sa confidente quand elle rentrera. Il lui dira son grand amour pour une femme dont le sépare le fleuve de l'âge, il dira la maladie qui le frappe, muscles faibles mais pleins d'envies, pronostic vital amoindri, qui d'elle la rapproche, artificielle vieillesse, son bonheur. Mais pour l'instant funambulette erre encore entre causses et villages, à mi-course de son exil, elle erre et pense, s'inquiète parfois pour son funambule resté dans l'immeuble. Elle l'a laissé au milieu des nuages, elle a peur parfois. Oui, accepter la vie, c'est accepter la mort, accepter l'amour, c'est accepter la souffrance de l'inquiétude pour l'autre.
Sauf à lâchement déserter le premier... Certains Anges me rattrapent parfois, auxquels je dis bonjour poliment, oui, bonjour, je sais, je sais que chacun a ce choix là aussi, ce choix j'en fais une force: si je suis en vie, c'est par choix, par désir, en conscience. Et ce qui est difficile, mais pas subi, devient expérience, sagesse, bâton de pèlerin pour le chemin.
Parfois, le chemin , pente descendante, est parsemé de rocailles qui s'effritent sous nos pieds, roulent, nous font glisser, tomber, parfois. Parfois la vie s'accélère. C'est dur pour les funambules perdus dans leurs nuages. Le temps devient instable et la mer s'agite, le fil se balance, ils se cramponnent, par réflexe. Heureusement. Heureusement, funambules s'accrochent au fil qui oscille dangereusement, plus il bouge, plus ils serrent, vous ne le leur ferez pas lâcher. Pas avant l'accalmie. Il n'y a qu'au temps calme qu'on peut réfléchir assez pour envisager de lâcher le fil, et au temps calme, on y est bien sur le fil, on peut suivre les nuages, les étoiles. Les funambules ne sont pas sourds à l'appel des Anges, mais ils n'y répondent pas, jamais ils ne coupent d'eux même leur fil... tant qu'ils peuvent être utiles.
Être utile, on le peut toujours pense Bilboquet. Il le dira à Funambulette quand il la verra. Il lui confiera la maladie qui l'affaiblit, ses muscles qui consomment quatre fois plus que ceux des autres, usure et fatigue qui le vieilli, mais son envie d'agir, intacte.
extrait de "vagues d'oxalis", cp 2005